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Martin Lussier
Photo: Nathalie St-Pierre

Inclassables musiques émergentes

Les musiques émergentes échappent aux catégories musicales conventionnelles, observe Martin Lussier.


Les leaders actuels du monde musical proviennent en grande partie du milieu des musiques émergentes. Ici, le groupe Karkwa en spectacle à la place des Festivals. Photo: Patrick Cormier

Par Valérie Martin

Le professeur Martin Lussier, du Département de communication sociale et publique, a bien connu la vie de musicien. De 1992 à 2004, il a été batteur au sein des Marmottes aplaties, un groupe punk-rock-garage francophone. Une expérience qui a beaucoup influencé ses recherches universitaires. Après avoir réalisé un mémoire portant sur la musique punk, Martin Lussier s'est intéressé aux musiques émergentes, un terme fourre-tout qui peut qualifier à la fois des artistes de la relève et des musiciens de la scène locale ou alternative, comme Arcade Fire, Malajube et Karkwa. Il ne cherche pas à définir ce que sont les musiques émergentes, mais à mieux comprendre comment cet ensemble disparate peut constituer un tout.

«Cet ensemble flou, hétérogène et difficile à définir n'est pas à proprement parler un style de musique et ne se catégorise ni par un son ni par une étape de carrière, dit-il. Les musiques émergentes se composent d'éléments hétérogènes – sons, organismes, acteurs, enjeux, lieux, événements – qui ne se réduisent pas aux modes de regroupement les plus usités en musique populaire – genre, style, sous-culture et communauté», explique le chercheur, dont l'essai Les musiques émergentes. Le devenir ensemble, a été publié en 2011 aux éditions Nota bene, à partir de sa thèse de doctorat.

Décloisonner les genres

Le chercheur a étudié les aspects communs et propres aux artistes étiquetés comme faisant de la musique émergente. Pour ce faire, il s'est intéressé à plusieurs organismes mis sur pied afin de mettre en valeur les musiques émergentes, comme la défunte Société pour la promotion de la relève musicale de l'espace francophone (SOPREF) et Initiative musicale internationale de Montréal (MIMI), qui ont respectivement produit des rapports sur ces musiques et créé un gala annuel pour récompenser les artistes. Le chercheur s'est aussi penché sur le conflit opposant la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec et le Café Sarajevo, qui a donné naissance au mouvement Tous contre la Guilde, au début des années 2000. Ce mouvement avait été créé afin de protester contre l'imposition de cachets établis par la Guilde. «Le rassemblement a permis de faire connaître le sort des musiciens dits émergents, souvent invisibles et dont la réalité est différente de celle des autres musiciens», explique le chercheur. Martin Lussier a aussi répertorié plusieurs entrevues données par des musiciens et des journalistes spécialisés en musique au sujet de l'attention médiatique dont la scène montréalaise émergente a été l'objet en 2005, à la suite du lancement du premier album d'Arcade Fire l'année précédente, qui a remporté les faveurs des critiques. Des médias américains comme le magazine de musique Spin et le New York Times ont qualifié la scène de Montréal «de milieu à surveiller» et «d'allumée et très active».

Qu'ont ces acteurs en commun? Ils voient leur différence et leur éclatement comme un avantage et une manière de s'affirmer. Pour le chercheur, cette affirmation est politique, puisque les acteurs des musiques émergentes refusent de se laisser emprisonner dans un genre musical ou un autre. Le Gala des défunts MIMI en était un bel exemple. «Les organisateurs du gala avaient éliminé les catégories associées à des genres musicaux et créé de nouvelles catégories. Le prix Nova, pour le style innovateur, ou le prix Bête de scène par exemple pouvaient être décernés à un artiste de la scène métal comme de la scène techno», illustre le chercheur.

Cette communauté «sans identité» ne va pas hésiter aussi à se rallier à une cause commune. «C'est un regroupement qui peut aussi être stratégique, afin d'obtenir, par exemple, du financement de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) ou de défendre une cause, comme dans le cas du mouvement Tous contre la Guilde, explique Martin Lussier. Le groupe va faire valoir ses besoins et, le problème résolu, se dissoudre.»

L'apport des musiques émergentes

Fait étonnant : les leaders actuels du monde musical proviennent en grande partie du milieu des musiques émergentes. «Ils ont investi les lieux qui leur étaient autrefois fermés et sont maintenant acteurs de la musique populaire», fait remarquer Martin Lussier.

Certains moyens de production et de diffusion utilisés par les musiciens émergents, comme la mise en ligne sans frais et sans intermédiaire de vidéos ou de chansons sur des sites Web tels MySpace ou YouTube, ont chamboulé les pratiques habituelles de l'industrie de la musique. «Pour les artistes émergents, la musique doit circuler avant tout. Ils ont aussi toujours priorisé le spectacle au détriment de l'album studio, pour des raisons économiques entre autres. Ces moyens de faire sont aujourd'hui repris par de nombreux artistes populaires. Le CD n'a plus la même valeur aujourd'hui. Avec l'avènement des sites d'achat en ligne comme iTunes, c'est davantage la chanson qui est porteuse», conclut le chercheur.

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 10 (4 février 2013)

Catégories : Communication, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 4 février 2013