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Asthmatiques: gare à la théophylline!


Par Pierre-Etienne Caza

Il y a parfois des études qui surgissent d'une observation attentive de résultats de recherches antérieures. C'est en effet en comparant le taux de pensées suicidaires chez des sujets aux prises avec différentes maladies chroniques, comme le diabète, les troubles cardiaques et l'asthme, que les chercheurs du Centre de médecine comportementale de Montréal (CMCM) ont noté un phénomène statistique intriguant. «Pour une raison que l'on ne s'expliquait pas, les asthmatiques présentaient plus de pensées suicidaires que les sujets atteints d'autres maladies chroniques», explique Kim Lavoie, professeure au Département de psychologie et codirectrice du CMCM, affilié à l'UQAM, l'Université Concordia, l'Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal et l'Institut de cardiologie de Montréal.

Pour élucider ce «mystère», le groupe de chercheurs du CMCM – Kim Lavoie, mais aussi Hélène Favreau, doctorante en psychologie à l'UQAM, Simon L. Bacon, chercheur agrégé à l'Université Concordia, professeur associé au Département de psychologie de l'UQAM et codirecteur du CMCM, Maryann Joseph, doctorante à McGill, et Manon Labrecque, pneumologue à l'Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal – ont exploré les prescriptions de médicaments pour l'asthme.

Différentes prescriptions

Il existe différents types de médicaments prescrits aux asthmatiques, rappelle Kim Lavoie. Le plus connu est le bronchodilatateur de type Ventolin, dont les asthmatiques se servent en cas de crise et dont l'effet est de courte durée. Les médecins prescrivent aussi des anti-inflammatoires, comme les corticostéroïdes, inhalés ou en comprimés (dans les cas sévères), ou de la théophylline. Cette dernière agit essentiellement comme un bronchodilatateur mais peut aussi avoir des effets anti-inflammatoires et créer beaucoup d’effets secondaires. «Auparavant, les médecins prescrivaient la théophylline aux patients présentant des symptômes sévères d'asthme, car l'effet durait plus longtemps. Cependant, l’apparition de molécules plus efficaces pour traiter l’asthme et comportant moins d’effets secondaires, comme les corticostéroïdes inhalés et les bronchodilatateurs de longue durée – les LABA pour Long-acting beta-2 adrenergic agonists – ont réduit les prescriptions de théophylline», explique la chercheuse.

Kim Lavoie et ses collègues s'attendaient à observer une plus grande prévalence de pensées suicidaires chez les patients ayant reçu des prescriptions de théophylline et de LABA, car ces médicaments sont reconnus pour causer des effets secondaires tels que de la nervosité, des tremblements, de la tachychardie ou de l'agitation. «Si un médicament affecte le système nerveux central, il peut affecter l'humeur, d'où notre hypothèse», précise la chercheuse.

L'étude a été réalisée auprès d'un échantillon de 664 adultes asthmatiques (moyenne d'âge: 49 ans). «Le seul médicament associé à un risque plus élevé de pensées suicidaires est la théophylline, dévoile la chercheuse. Dans le cas des LABA, l’augmentation du risque n’est pas significative.»

Bien sûr, la recherche portait uniquement sur la prescription de médicament, s'empresse d'ajouter la chercheuse. «Il est impossible de vérifier si les patients ont effectivement pris leur médication, ni les doses exactes ou l'intervalle entre chacune, le cas échéant. C'est l'une des limites de notre étude, et c'est pourquoi on parle d'association et non de causalité.»

Une variable à considérer

La théophylline est habituellement prescrite à des gens gravement asthmatiques. Or, on sait que plus la maladie chronique est sévère, pire est le sentiment de désespoir général. «La sévérité de l'asthme, et non la théophylline, aurait donc pu être considérée comme le facteur de risque menant à une augmentation du nombre de pensées suicidaires, note la chercheuse. Mais ce n'est pas le cas, car nous avons contrôlé cette variable.»

En fait, la seule variable qui module l'association significative trouvée entre la théophylline et les pensées suicidaires est le fait de vivre seul ou non. «Un asthmatique à qui l'on a prescrit de la théophylline et qui habite seul a plus de chances d'avoir des pensées suicidaires qu'un autre qui n'habite pas seul, précise Kim Lavoie. La combinaison entre les effets de la médication et le manque de soutien social peut faire augmenter le risque d'avoir des pensées suicidaires.»

Heureusement, la théophylline est de moins en moins prescrite, mais la prudence devrait aussi être de mise avec les bronchodilatateurs de longue durée, «particulièrement auprès des asthmatiques psychologiquement fragiles qui n'ont pas de soutien social», conclut la chercheuse. Les résultats de cette étude ont été publiés dans la revue Respiratory Medicine.

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 8 (7 janvier 2013)

Catégories : Sciences humaines, Santé, Recherche et création, Professeurs

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UQAM - Université du Québec à Montréal  ›  Mise à jour : 7 janvier 2013