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Santé publique : la prévention précoce en question


Par Claude Gauvreau

Le 15 novembre dernier, un groupe d'experts canadiens a publié un rapport d'enquête insistant sur l'importance de mener des interventions précoces et soutenues auprès de familles exposées à l'adversité. Selon le rapport, les expériences défavorables – maltraitance, abus, négligence – vécues durant la petite enfance risquent d'entraîner des problèmes comportementaux à l'adolescence et à l'âge adulte, comme le décrochage scolaire, la dépression et l'anxiété. En matière de santé publique, la tendance à l'échelle internationale, depuis les années 1990, est à l'application de programmes de prévention de plus en plus précoce auprès de familles dites vulnérables. Le premier numéro hors série de la revue Nouvelles pratiques sociales (NPS), que dirige le professeur Michel Parazelli, de l'École de travail social, interroge les fondements théoriques, éthiques et politiques de la prévention précoce, dont certaines approches se sont imposées au Québec, au Canada et en Europe. Paru au printemps 2012, ce numéro réunit des articles signés par des chercheurs universitaires et par des intervenants québécois et français des milieux communautaires dans les secteurs de la santé et des services sociaux.

Au cours des 20 dernières années, l'État québécois a élaboré plusieurs programmes qui consacrent la prévention précoce comme l'orientation à privilégier. En 2000 par exemple, le gouvernement a annoncé l'octroi de 22 millions de dollars sur six ans pour un programme ciblant de jeunes mères monoparentales et visant à prévenir les difficultés d'adaptation sociale chez les enfants, grâce, notamment, à l'acquisition de saines habitudes de vie. Puis, en 2008, un nouveau fonds de 400 millions de dollars sur dix ans a été créé pour le développement des enfants de 0 à 5 ans en situation de vulnérabilité.

«Presque tous les programmes envoient le même message, dit Michel Parazelli, il faut intervenir dès la petite enfance, voire dès la grossesse, entre autres auprès de jeunes mères monoparentales en milieu défavorisé, comme s'il y avait un lien de causalité direct entre la relation mère-enfant et la reproduction intergénérationnelle de la pauvreté. Appuyés par l'Organisation mondiale de la santé et l'OCDE, des experts prétendent avoir découvert les lois biologiques des troubles du comportement humain, écartant tout débat sur les autres visions du développement des individus.»

Un problème de santé mentale?

Au Québec, les différents programmes de prévention précoce reposent sur deux grandes approches du développement humain : la biopsychologie et l'écologie du développement. Selon l'approche biopsychologique, la qualité des relations de l'enfant avec son milieu familial contribuerait au développement de son cerveau, en particulier des régions liées à la régulation des émotions, à l'attention et à la maîtrise de soi. De son côté, l'écologie du développement prend en compte l'environnement immédiat et cherche à agir sur la réduction des facteurs de stress : logement insalubre, chômage, isolement social, etc.

«Les modèles biologiques de la prévention précoce réduisent les troubles de conduite chez les enfants et les adolescents à des problèmes neurologiques, cognitifs ou génétiques, soutient le professeur. Certains experts prétendent par exemple que la délinquance constitue un problème de santé mentale. D'autres associent l'hyperactivité d'un enfant à la probabilité qu'il devienne un futur délinquant. Les facteurs économiques, sociaux, culturels et politiques, souvent à la source des problèmes et débordant l'environnement immédiat, sont peu considérés.» Cette vision réductrice s'accompagne d'une tendance à la médicalisation des troubles de comportement, ajoute Michel Parazelli. «Une médicalisation adéquate permettrait, dit-on, de contrôler la délinquance.»

Depuis 2007, des partenariats publics/philanthropiques ont contribué à ancrer dans les milieux de pratique l'orientation comportementaliste de la prévention. C'est le cas des organismes Québec en forme et Avenir d'enfants, soutenus financièrement par la Fondation privée André et Lucie Chagnon et le gouvernement du Québec. Le chercheur critique ces initiatives qui auraient surtout pour objectif «d'assurer à l'économie de marché un capital humain en bonne santé mentale et physique capable d'être productif et performant dans un environnement concurrentiel.»

Expériences alternatives

Il existe d'autres conceptions en prévention de la santé que celles associées à la prévention précoce prédictive. Le numéro de NPS rapporte différentes expériences alternatives au Québec et en France, que Michel Parazelli qualifie de «prévenantes» et qui prennent en compte les dimensions économiques, sociales et politiques des inégalités. «Plutôt que d'insister sur la responsabilisation individuelle, plusieurs expériences misent sur le potentiel de changement et la capacité d'innovation des communautés locales, en créant des contextes de socialisation pouvant inciter les jeunes à éviter la voie de la délinquance.»  

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 7 (26 novembre 2012)

Catégories : Sciences humaines, Santé, Recherche et création, Professeurs

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