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Le prix Léon-Gérin remis à un historien de l'urbanité


Par Claude Gauvreau

«Quand j'étudiais au collège classique dans les années 50, je prenais chaque jour l'autobus 55 dans le quartier Ahuntsic pour aller à Outremont. Je traversais les quartiers italien, juif et grec, ceux des trois plus importantes communautés ethniques de Montréal à cette époque. Cela a changé ma perception de la métropole et a nourri mon intérêt pour elle», raconte Paul-André Linteau. Celui qui enseigne au Département d'histoire depuis 1969 et qui est reconnu, au Québec et au Canada, comme un pionnier de l'histoire urbaine et de l'histoire de Montréal vient de recevoir le prix Léon-Gérin, la plus haute distinction accordée à un chercheur en sciences humaines et sociales par le gouvernement du Québec.

La production intellectuelle de l'historien est considérable : une trentaine de livres et plus de 80 articles scientifiques, auxquels s'ajoutent une centaine de communications. Les deux tomes d'Histoire du Québec contemporain écrits en collaboration avec René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, qui ont nécessité 15 ans de travail, comptent parmi ses ouvrages les plus connus. Paul-André Linteau a reçu plus d'une dizaine de distinctions soulignant sa contribution exceptionnelle à l'historiographie québécoise contemporaine. Sous sa gouverne, comme directeur de collection chez Boréal, une centaine d'ouvrages historiques ont également été publiés, contribuant ainsi à faire connaître des historiens comme Gérard Bouchard et Yves Gingras.

Au cours de sa carrière, le professeur a mis en lumière la diversité des trajectoires historiques qui ont forgé la société québécoise. «L'idée de complexité est au cœur de ma démarche, dit-il. C'est pourquoi j'ai toujours cherché à comprendre les interactions entre les différents facteurs – économiques, sociaux politiques et culturels – qui façonnent une société.»

Montréal, laboratoire social du Québec

Pour comprendre le phénomène d'urbanisation au Québec, Paul-André Linteau s'est intéressé, dans le cadre de sa thèse de doctorat, à un groupe de promoteurs canadiens français qui, entre 1883 et 1918, ont créé et développé Maisonneuve, une municipalité de banlieue ayant contribué à l'essor économique de Montréal. «À la fin des années 1960, l'histoire urbaine était peu explorée, les historiens s'étant surtout penchés sur la Nouvelle-France et les débuts du régime britannique, rappelle le chercheur. J'appartenais à une génération de jeunes historiens qui voulaient découvrir l'histoire plus récente du Québec.»

Au fil des ans, Paul-André Linteau a abordé divers aspects de l'histoire de Montréal : processus d'industrialisation, mise en place d'infrastructures, évolution des milieux d'affaires, rôle des élites politiques et rapports de pouvoir à l'hôtel de ville. «Montréal a toujours été le laboratoire social du Québec, son foyer culturel et intellectuel, soutient l'historien. C'est dans la métropole, par exemple, que le débat linguistique a surgi, en raison de la domination outrancière de l'anglais dans la vie économique. L'histoire du syndicalisme québécois est aussi indissociable de celle de Montréal, ville la plus industrialisée du Québec.»

Les travaux de Paul-André Linteau sur la métropole l'ont conduit à amorcer récemment un nouveau cycle de recherches sur l'histoire de l'immigration et de la diversité ethnoculturelle au Québec, spécifiquement à Montréal, dont le visage cosmopolite apparaît dès le début du XXesiècle. Il prépare d'ailleurs un grand ouvrage de synthèse sur ces questions.

Un récit historique complexe   

L'autre grand axe de recherche du professeur concerne l'histoire du Québec contemporain. Peu d'études avaient été réalisées sur la période postérieure à la Confédération quand Paul-André Linteau s'est lancé dans la rédaction des deux volumes d'Histoire du Québec contemporain qui abordent toutes les facettes de la société québécoise : développement économique, groupes sociaux, courants d'idées, mouvements politiques. «Les deux ouvrages ont bien vieilli, dit-il, même si, depuis leur parution en 1979 et 1986, certains aspects de l'évolution du Québec, comme l'histoire des femmes, ont été fouillés davantage.»

Le chercheur n'est pas de ceux qui croient que le Québec d'avant la Révolution tranquille était une société essentiellement traditionnelle. «Quand on tient compte des phénomènes d'urbanisation et d'industrialisation ainsi que de l'influence de la culture américaine, présente à Montréal dès le début du XXe siècle, le récit historique du Québec entre 1867 et 1960 devient beaucoup plus complexe», dit-il. Selon lui, c'est la rupture avec l'Église qui a été l'élément le plus fondamental de la Révolution tranquille, entraînant une décléricalisation rapide de la société. «La Révolution tranquille apparaît d'autant plus révolutionnaire qu'elle survient après 15 années de règne du gouvernement conservateur de Duplessis, note l'historien. Ce régime a été une longue parenthèse dans un processus de modernisation qui avait commencé bien avant 1960. On oublie que c'est sous le gouvernement libéral d'Adélard Godbout, dans les années 40, qu'Hydro-Québec a été fondée, que le droit de vote a été accordé aux femmes et que l'instruction élémentaire est devenue obligatoire.»

La connaissance du passé permet souvent de mieux comprendre le présent, comme c'est le cas pour le phénomène de la corruption qui, aujourd'hui, fait les manchettes. «Les villes ont toujours assumé des responsabilités importantes en matière d'infrastructures – construction de rues, d'égouts et d'aqueducs, rappelle Paul-André Linteau. Dès les années 1920, alors que les dépenses de voirie explosent à Montréal, les relations entre politiciens municipaux et entrepreneurs en construction sont déjà très étroites. Avec le temps, nous sommes passés du petit au grand patronage.»

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Source : Journal L'UQAM, vol. XXXIX, no 6 (12 novembre 2012)

Catégories : Sciences humaines, Recherche et création, Professeurs

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